Livre I : L'Expédition, Chapitre 1, par Jérémie
Il y eut une brève semaine de formation à l'expédition. Ce fut le Capitaine Dutin qui donna tout d'abord un bref rappel historique :
« Je sais que vous êtes censés connaître tout ça, mais je vais devoir vous recentrer quand même sur les problèmes que nous risquons de rencontrer en surface. Cela fait dix-huit ans que personne n'a effectivement vu la surface ; près de trente pour certains d'entre nous, voire plus pour les premiers habitants. Un bref rappel des faits nous permettra peut-être à tous de mieux estimer les risques.
La course à l'industrie du XXème Siècle et sa conséquence : le réchauffement climatique, déclenchèrent entre 2005 et 2015 une légère élévation du niveau de la mer, d'un mètre cinquante. Lorsque les réfugiés climatiques ne furent plus milliers, mais centaines de milliers, les chefs d'état se réunirent pour tenter d'inverser la tendance, mais tous les bons sentiments ne purent plus rien y faire.
Le sommet de Johannesburg le 14 Mai 2014 fut un échec complet. Les scientifiques rendirent compte du fait que l'accroissement des gaz à effet de serre n'était plus linéaire, mais exponentiel. Mais il était déjà trop tard. La tempête Alma en septembre submergea les digues néerlandaises, deux semaines après l'évacuation de Calais et de Dunkerque, qui se fit dans le désordre le plus total.
Ce fut le Président français élu en 2017, le premier socialiste depuis plus de vingt ans, qui proposa de former une immense Union des Pays Solidaires contre la Faim, qui remplaça assez rapidement l'Organisation des Nations Unies, devenue obsolète. En 2019, la formation d'un gouvernement fédéral de l'UPSF mit fin aux états tels que nous les connaissions auparavant. L'ordonnance 2019/65-87/A autorisa les regroupements régionaux à se donner un statut quasiment étatique. Ici, nous qui étions nés en Région Rhône-Alpes française, nous devînmes la Préfecture de Dauphiné-Savoie. Juste à temps, d'ailleurs, pour éviter d'accueillir les réfugiés de l'engloutissement d'Arles en 2023. Les émeutes d'Orange, puis des Hauts de Marseille furent terribles : près de 8000 victimes. Ce fut à ce moment-là que les pays dits « industrialisés » découvrirent réellement que eux aussi pouvaient être touchés par des émeutes de réfugiés, alors que lors de la submersion d'Alexandrie en 2015 avait fait plus de 300.000 morts.
A partir de ce moment là, toutes les « régions indépendantes » et autres « préfectures autonomes » jouèrent cavalier seul. Recherche séparée, armées séparées, et ainsi de suite, jusqu'au moment où la Commune Libre de Paris menace la Beauce indépendante d'atomisation si les denrées alimentaires n'affluaient plus pour nourrir ses vingt millions d'habitants. Ce fut l'exemple à ne pas donner. Les menaces nucléaires fleurirent de par la planète. La plupart des régions d'Europe choisirent de construire d'immenses abris antinucléaires pouvant abriter des villes entières. Bien évidemment, il fallait constamment les agrandir pour pouvoir un jour abriter toute la population qu'ils étaient censés abriter… »
Le Capitaine marqua alors une courte pause. L'espace d'un instant ses yeux s'embuèrent mais il continua.
« Pas loin d'ici se trouvait la ville de Grenoble qui comptait alors près d'un million et demi d'habitants. Lorsque la Préfecture lança le projet Villes Souterraines, je fus l'un des premiers à venir habiter VS1. C'était en 2026 ; nous étions sept mille, tous militaires. En 2031, juste avant la première bombe nucléaire sur Paris, nous vivions à deux cent mille. Cela vous donne une vague idée de la quantité de victimes faites par cette politique.
Le Jeudi 8 Janvier 2032 fut surnommé par la suite le « Véritable Jeudi Noir ». Nul ne sait d'où le coup partit, mais à 7 heures 07, une bombe atomique de faible puissance détruisit l'agglomération parisienne, non sans que le Président de la Commune de Paris n'ait envoyé plus d'une trentaine de têtes nucléaires dans la nature, déclenchant la guerre nucléaire totale, assez ironiquement, par réaction en chaîne…
Nous n'avons pas eu de nouvelles de la Surface depuis…ni d'autres villes souterraines d'ailleurs. VS2 était malencontreusement ouverte lors de la chute d'une bombe à quelques kilomètres, nous avons eu des contacts avec VS4 pendant 2 ans, jusqu'à ce qu'une épidémie en tue la population entière. Pas de nouvelles de VS3, 5, 6 ou 7…
Demain sera donc un jour historique, du moins pour notre communauté…nous ne savons pas ce que nous allons trouver. Du tout. Nous en avons une vague idée, mais elle pourrait être fausse. Le Professeur Carsat, ici présent, – un homme âgé d'une soixantaine d'années portant une grande moustache grise, fit un signe de tête – estime que les bombes atomiques ont faussé la vitesse de réchauffement climatique, déclenchant la fonte des glaces, la libération du méthane, voire des déplacements de plaques terrestres, la fin du Gulf Stream et l'apparition d'une nouvelle ère glaciaire sous nos latitudes. Nous verrons bien. Toujours est-il qu'avec ces événements et les radiations, la Surface aura bien changé…
L'équipe sera composée de moi-même, du Lieutenant Sandoval, du Caporal Ciotti, du Lieutenant-Colonel Marc Dupré, le jeune assistant du Professeur Carsat, qui sera chargé du lien scientifique et des études et explications diverses et variées, de Scan, des soldats Zallas, Perrin, et, bien sûr, Carry. Nous aurons aussi la traductrice Dorothee Kleemann, la jeune allemande que vous connaissez et qui parle sept langues couramment.
Le Préfet nous donnera officiellement l'Ordre de mission demain matin. Merci à tous. »
Matthieu Carry se leva en même temps que les autres. C'était évidemment extrêmement effrayant, mais c'était également pour cette raison qu'il s'était engagé dans les Forces du Dauphins. Il savait pertinemment que vu son parcours, il serait nécessairement choisi pour la première mission de surface. Il ne pensait juste pas que ce serait la première année. Il ne répondit pas lorsque Valentin le félicita, même pas lorsque Charles Perrin lui dit « à demain » d'un ton détendu.
Se dirigeant vers l'ascenseur de service, il appuya sur le bouton les sourcils froncés, puis, silencieux, descendit les treize étages de la caserne jusqu'au couloir de la chambrée, et appuya sur le bouton d'ouverture de la porte de sa chambre. La porte s'ouvrit sans bruit, et, toujours songeur, il pénétra dans sa chambre.
